Maria Helena IGELSKA

  • ERRANCES LITTERAIRES
  • : "Je tire du lac bleu, des cieux, des arbres verts, la vie intérieure et j'en remplis mes vers. La chose dans les mots revit, plus belle encore. L'étoile se fait verbe et la fleur métaphore." VICTOR HUGO Tas de pierres

Ame sybilline...

  • Mystery makes my beauty...

Vos mots... à fleurs d'âmes

Le bonheur dans la tourmente (chapitre 3)

 

Agnès se réveilla brusquement de ce cauchemar qui la hantait presque chaque nuit désormais. Ce spectre la suivait coriace, entêtant et s'acharnait dans son sommeil sans répit. Elle tâchait de banaliser ces visions d'horreur sans pour autant y parvenir. Depuis qu'elle était venue s'installer en France avec sa mère, plus rien ne tournait normalement dans sa vie. Peut-être était ce dû à ces changements si brusques. Elle était née à Genève. Elle y avait grandi, choyée et comblée par des parents unis dans un amour fidèle. On pouvait dire de cette famille qu'elle était heureuse. Agnès était une petite fille aux yeux rieurs qui portait un regard serein et confiant sur la vie et ses surprises. Comme beaucoup d'enfants de son âge, elle ne se posait guère de questions et profitait de ce que le quotidien lui apportait. De nature enjouée, elle aimait découvrir et apprendre.

Mais un beau jour, un drame survint.

La Mort.

Cette puissante force qui avait tous les droits sur la vie venait de lui arracher son père tant chérie et tant admiré. L'enfant, qui à ce moment, avait grandi était devenue une jeune fille de 18 ans ne comprenait pas la situation. En quelques minutes, son univers flavescent ne commuait en un règne fuligineux. Rien ne parvenait à dulcifier son âme aigrie par un chagrin qui la torturait au quotidien et qui virait à la lypémanie. C'est dans cet état qu'Agnès atterrit en terre inconnue : la France. Sa mère avait décrété nécessaire de changer d'air et ne voyait plus l'intérêt de rester dans ce pays où tout lui semblait désormais hostile et âpre. En outre, le soutien familial jusque là d'apparence et hypocrite n'était plus de mise et la « pièce rapportée » n'était plus la bienvenue ! La grand-mère d'Agnès n'avait pas hésité à accuser de front sa bru d'avoir tué son fils, la traitant de « diablesse » durant la cérémonie funèbre. La pauvre jeune fille se sentait perdue dans ces affrontements entre adultes, ne sachant de quel côté son cœur devait pencher.

Une fois en France, après un emménagement précipité dans un appartement ancien, humide, mal isolé, Agnès en voulut terriblement à sa mère. Elle trouvait alors du réconfort dans les lettres nombreuses qu'elle échangeait avec sa grand-mère, pouvant lâcher ses angoisses, écoutant scrupuleusement les conseils de l'ancienne école, se consolant de pouvoir quitter un jour cet enfer. Peu à peu Amédée ne reconnut plus sa propre fille. Elle était hautaine, irrévérencieuse, tenant des propos dont la teneur la choquait. Un jour, elle réalisa qu'elle devenait le portrait craché de sa belle-mère… Elle prit peur, et malgré sa douceur et son envie de comprendre sa fille, resta distante et impuissante, eu même parfois honte de ces comportements outranciers, lorsqu'elle dénigrait les vitrines des magasins, les derniers romans à la mode, bref, tout, et sans aucune discrétion. Elle n'hésitait pas à toiser les gens du haut de ces 1m47, leur crachant au visage des propos méchants. L'adolescence est un âge difficile, où le monde parait un désastre car aucun être n'est capable de vous comprendre. Mais c'est une période tout aussi absconse pour les parents qui se sentent désarmés. Agnès sortait peu, s'enivrait de littérature, d'écriture et de dessins… et s'enfermait la plupart du temps en écoutant de l'opéra à tue tête.

La sueur lui perlait au front et son cœur battait à tout rompre. Elle se leva et avala d'un trait un grand verre d'eau. Qui donc était cette petite fille qui hurlait d'une voix stridente "Matka", et puis disparaissait, pour s'en mieux revenir et se faire plus effroyable à chaque fois ? Pourquoi cette vision lui semblait si vraie, si proche, même en pleine journée ? Elle resta éveillée envahie d'une peur inexplicable et irraisonnée à son sens. Cette déréliction lui pesa sur le cœur et des souvenirs amers lui revinrent en mémoire. La Suisse, son père, ses jeux d'enfants avec ses parents… La noyade était-elle nécessaire pour toucher la félicité ? Un papillon aux ailes cérulées vint s'offrir une valse dans la chambre de la jeune fille et se posa délicatement sur un de ses nombreux livres, avant de repartir de plus belle. Majesté éphémère à la fragilité déchirante… Elle se leva d'un bond, ce papillon avait raison pensa t-elle, lui, continuait à vivre avant de rejoindre le monde de l'oubli pérenne et certain. Le cours de la Nature ne tarit point et l'homme est un être bien cacochyme face au Destin prépotent et infatigable.

Son réveil sonna huit heures. Il ne fallait pas trainer. Elle devait aller travailler. Le monde réel qui tournoyait près d'elle l'y avait obligée; malgré ses réticences. Mais ainsi avait-elle son indépendance financière et pouvait couper les ponts avec sa mère. Elle était parvenue à dénicher un emploi dans une vieille librairie poussiéreuse, mais dont le propriétaire était véritablement passionné. Dès lors, elle appréciait s'y réfugier entre deux cours qu'elle prenait dans une faculté privée, et aimait y travailler et y faire ses recherches. Elle rêvait à loisir du prince charmant à venir… du moins en était-elle persuadée ! Comment aurait-il pu en être autrement ? Une si belle Princesse, voyons ! Mais pour l'heure, elle rangeait les nouveautés sorties, et triait les commandes des clients quand deux policiers frappèrent au battant de la porte, car le magasin n'avait pas encore ouvert. Mécontente, elle leur ouvrit et tous deux leurs brandirent leurs cartes professionnelles respectives sous son nez avant même qu'elle eut le temps d'ouvrir la bouche. Puis, l'un d'eux la pria de décliner son identité. Enfin, l'autre lança tout de go :

-         Votre père est décédé, Mademoiselle. Nous sommes désolés.

Avant de se lancer ainsi, tous deux s'étaient regardés comme pour se donner du courage ou se préparer à recevoir les larmes et les cris de la jeune fille. Il n'en fut rien. Agnès s'esclaffa et son rire se répandit dans la pièce, dansant et virevoltant en arabesque plus ou moins aigus sous les yeux surpris des deux hommes, puis enfin retomba net.

-         Je vous remercie Messieurs, mais mon père est décédé il y un an maintenant. Vous êtes à la traine en France !

L'incompréhension qui se lit sur le visage des deux hommes fit sourire la jeune fille, mais elle resta de marbre et ne broncha pas.

-         Ecoutez Mademoiselle, un corps d'homme a été retrouvé chez vous. Veuillez nous suivre pour l'identifier, je vous prie.

-         Où ça chez moi ?

-         66 rue Victor Hugo, c'est ça non ?

-         Oui.

 

Scène d'horreur : celle d'un crime. Impossible de rester inerte face à cette indécence où Dis Pater se donne en spectacle en toute impunité, trouvant jouissance à rôder avec une sorte de jovialité indécente en acteur principal parmi les vivants, exhalant un parfum des plus tenaces et fétides. Cette faucheuse sanglante attire en même temps qu'elle répugne, blesse, anéantit. Elle cultive avec préciosité son mystère débarquant dans votre vie au moment inattendu, fragilisant vos certitudes du lendemain, remettant en doute votre présent, rompant fatalement tout de votre tranquillité quotidienne.

Agnès louait une chambre au 3ème étage d'une maison bourgeoise appartenant à une famille aux origines italiennes. Bien que vastes, les pièces étaient dans l'ensemble sombres, et chargées de diverses bibelots que seuls affrianderait la poussière qui venait s'y déposer gracieusement, prenant ainsi possession des objets en les recouvrant d'un voile grisâtre et que seule la main infatigable de la femme de ménage venait faire envoler, caressant avec intérêt ses petits trésors dénichés, offerts et que les propriétaires oubliaient une fois leur place acquise sur un meuble. Le studio se composait d'une planche de bois blanc sur deux tréteaux ce qui faisait office de bureau, d'une étagère, d'un placard, d'un lit et de deux fauteuils imposants. Malgré la qualité des plus médiocres de cet intérieur, Agnès avait su faire de ce lieu une alcôve douce et malgré tout élégante en l'égayant de bougeoirs, de napperons, parfums et cadres de bon goût. Une copie d'un illustre tableau pendait au dessus de son bureau : le Cauchemar de Füssli, sarcastique ironie ! Un tailleur couleur anthracite jonchait avec une nonchalance gracieuse au sol.

La jeune fille s'était promptement remise des émois du premier abord et était souveraine d'elle-même, froide mais obligeante, et souriante malgré la situation. Elle répondait avec franchise ne craignant pas le moins du monde les suspicions de la police. D'ailleurs elle était persuadée qu'il ne s'agissait là que d'une simple bévue. Calme, elle finit vite par dérouter ces gens qui finirent par s'aigrir tout de bon :

-         Mademoiselle, nous vous saurions grés de faire preuve de collaboration. Tout cela ne joue pas en votre faveur…

Elle extirpa un portefeuille de cuir rouge de son sac à main, en sortit sa carte d'identité et la brandit sous les yeux des deux messieurs en scandant son nom

-         AGNES WAHLEN, c'est pourtant clair, ce me semble ?

Certes. Mais cela n'enlevait pas les traces de la présence d'un cadavre inconnu sous son toit !

Ce soir là, alors que la clarté de la nuit resplendissait au dehors, la petite fille revint hanter l'esprit d'Agnès, telle une incessante tyrannie, une vengeance impitoyable, une blessure lancinante…

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